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Anatomie d'un POC qui ne passe jamais en production

ProductionCadrageTerrainIndustrialisation2023-09-129 min

Le POC a marché. Personne ne l'utilise. Ce n'est pas un problème de modèle : c'est un problème de propriétaire, de mesure et de chemin d'intégration.

Le POC a marché. Et alors ?

J'ai été appelé plusieurs fois en 2023 pour reprendre des projets dont la phrase d'ouverture était toujours la même : « le POC a très bien marché, mais ça n'est jamais allé plus loin ».

C'est une phrase importante, parce qu'elle contient déjà le diagnostic. Un POC qui marche très bien et qui ne va pas plus loin n'a pas échoué techniquement. Il a échoué à devenir le problème de quelqu'un.

Le POC a marché. Et alors ?

La cause numéro un n'est jamais technique

Sur l'ensemble des cas que j'ai repris, la première cause d'abandon est l'absence de propriétaire métier.

Un projet porté par la seule direction des systèmes d'information a un commanditaire mais pas de bénéficiaire. Quand arrive l'arbitrage budgétaire, personne dans les métiers ne se lève pour le défendre, parce que personne n'a rien à perdre à son abandon. Le projet ne meurt pas d'un rejet : il meurt d'indifférence.

Je demande donc, avant tout engagement : qui, nommément, aura une moins bonne année si ce système n'existe pas. Si la question n'a pas de réponse, je le dis.

La deuxième cause : personne ne sait dire si c'est bon

Un système d'IA générative produit du texte plausible. C'est précisément ce qui rend son évaluation difficile : une réponse fausse ressemble beaucoup à une réponse juste.

Sans jeu de tests constitué avant le développement, l'équipe en est réduite à l'impression. Or l'impression est excellente les deux premières semaines, puis se dégrade au fur et à mesure que les cas tordus arrivent. Comme rien n'est mesuré, la dégradation n'est pas objectivée : elle est simplement ressentie, et elle se traduit par un désengagement silencieux.

Le test que je fais passer avant de m'engager

  • Nommez la personne qui utilisera le système chaque semaine. Un service ne suffit pas : un nom.
  • Décrivez la tâche telle qu'elle se fait aujourd'hui, geste par geste, avec le temps qu'elle prend.
  • Définissez une bonne réponse sur trente cas réels, validés par quelqu'un qui fait autorité.
  • Situez l'outil dans un logiciel déjà ouvert toute la journée, pas dans un nouvel onglet.
  • Chiffrez le coût par requête et par mois, avant d'écrire la première ligne.
  • Désignez qui reprend le système quand le prestataire s'en va, et faites-le travailler dessus dès le premier jour.

Le troisième tueur : l'outil à côté du travail

Un système excellent, accessible dans une interface séparée, perd contre un système médiocre intégré là où le travail se fait déjà.

Ce n'est pas de la paresse. C'est que le coût d'un changement de contexte, répété quarante fois par jour, dépasse le gain apporté par l'outil. J'ai vu des taux d'usage passer de trois à soixante pour cent sans toucher au modèle, uniquement en déplaçant la fonction dans l'outil de gestion déjà utilisé.

C'est aussi pourquoi je refuse désormais les projets qui commencent par « on va faire un portail ».

Ce que je dis en cadrage, et qui déplaît parfois

Un POC n'a de valeur que s'il est conçu comme la première itération de la production, pas comme sa maquette. Si l'architecture du POC ne peut pas devenir celle du système final, le POC ne prouve rien d'autre que la capacité du modèle à produire du texte, ce qui n'était pas la question.

Ce que ça change dans ma façon de travailler

Depuis, je ne livre plus de prototype isolé. La première livraison est un système restreint mais complet : peu de cas couverts, mais branché aux vraies données, avec ses droits d'accès, sa journalisation et son jeu de tests.

C'est moins spectaculaire à montrer. Mais quand la direction décide de continuer, il n'y a rien à jeter, on élargit le périmètre, on ne recommence pas.

Cette exigence a un nom, et c'est celui du métier que j'exerce : Forward Deployed Engineer.

Le quatrième tueur : le coût découvert après

Un prototype mesuré sur des cas choisis sous-estime le coût de production d'un facteur trois à cinq, et cette découverte arrive après l'engagement. C'est la cause d'arrêt la moins commentée.

La raison tient à la composition des cas. Un prototype porte sur des dossiers représentatifs, souvent sélectionnés. La production apporte les cas difficiles : ceux qui font boucler le système, tenter plusieurs approches, consommer dix fois la moyenne.

La parade se pose dès le prototype : un plafond de dépense appliqué par le système, et une mesure au quantile élevé plutôt qu'en moyenne. Le mécanisme est détaillé dans agents en entreprise : où s'arrêtent les projets.

Ce qui distingue un prototype qui passe

Les prototypes qui atteignent la production partagent trois traits : un périmètre étroit, un résultat vérifiable, et un propriétaire métier nommé dès le cadrage. Aucun de ces traits n'est technique.

Le périmètre étroit signifie une tâche, pas une plateforme. Le résultat vérifiable signifie qu'on sait dire, à la fin, si c'est juste, par une citation, un test, une comparaison avec une référence.

Le propriétaire nommé est le plus déterminant : c'est la personne qui accepte de répondre du système et qui décidera de sa mise en service. Sans elle, le refus arrive au moment du déploiement, budget déjà consommé, la séquence décrite dans sortir du prototype, les cinq verrous.

Questions fréquentes

Pourquoi un POC réussi ne passe-t-il pas en production ?

Le plus souvent parce qu'aucun propriétaire métier n'a été nommé au cadrage. Le refus arrive alors au moment du déploiement, quand quelqu'un découvre ce que le système fera en son nom.

Comment savoir si un prototype est prometteur ?

Trois traits le prédisent : un périmètre étroit, une tâche, pas une plateforme ,, un résultat vérifiable, et un propriétaire métier nommé. Aucun n'est technique.

Pourquoi le coût de production dépasse-t-il celui du prototype ?

Parce que le prototype porte sur des cas choisis. La production apporte les cas difficiles, qui consomment dix fois la moyenne. L'écart constaté est d'un facteur trois à cinq.

Que faire d'un POC qui ne passera pas ?

L'arrêter explicitement et écrire pourquoi. Un prototype laissé en suspens consomme de l'attention pendant des mois et empêche de réaffecter le budget à un cas mieux qualifié.