AI Act : l'accord politique et ce qu'il annonce pour les ingénieurs
AI ActConformitéRéglementationArchitecture2023-12-128 min
L'accord de décembre 2023 n'était pas un texte définitif, mais il fixait déjà ce qui allait tomber sur les équipes techniques : documenter, tracer, superviser.
Pourquoi un ingénieur devrait lire un texte réglementaire
En décembre 2023, quand l'accord politique a été annoncé, la réaction dominante dans les équipes techniques a été un haussement d'épaules : c'est un sujet juridique, il sera traité plus tard, par d'autres.
C'était une erreur d'appréciation, et je l'ai dit à l'époque. Ce que le texte impose n'est pas un document à signer en fin de projet. C'est une liste de propriétés que le système doit posséder, et ces propriétés se décident au moment de l'architecture, pas après.

La classification par le risque décide de tout le reste
Le règlement ne classe pas les technologies, il classe les usages. Le même modèle est sans obligation particulière quand il résume une note interne, et à haut risque quand il trie des candidatures.
Cette distinction a une conséquence pratique immédiate : deux systèmes techniquement identiques peuvent relever de régimes complètement différents. Ce n'est donc pas au fournisseur du modèle de répondre à la question, mais à celui qui décide de l'usage, c'est-à-dire, très souvent, l'organisation elle-même.
Ce que le texte demande, traduit en termes d'ingénierie
- Documentation technique : ce que fait le système, sur quelles données, avec quelles limites connues. À écrire pendant, jamais après.
- Gestion des risques : identifier ce qui peut mal tourner, et ce qu'on a mis en face. Un tableau tenu, pas une intention.
- Gouvernance des données : provenance, qualité, représentativité. Savoir répondre à « d'où vient ce corpus ».
- Journalisation : conserver la trace de ce qui a été demandé, retrouvé et répondu. C'est une décision d'architecture, pas une option.
- Supervision humaine : un humain qui peut arrêter, corriger, reprendre, avec le temps et l'information pour le faire.
- Information des personnes : savoir qu'on interagit avec un système d'IA.
La journalisation est le point qu'on regrette le plus tard
De toutes ces obligations, celle qui coûte le plus cher à ajouter après coup est la traçabilité.
Journaliser les entrées, les documents retrouvés, la réponse produite et l'action de l'humain qui a validé, c'est trivial quand on le prévoit dès le départ. C'est un chantier de plusieurs semaines quand le système est déjà en exploitation, parce qu'il faut reprendre le schéma de données, arbitrer la durée de conservation, traiter les données personnelles qui s'y trouvent, et parfois refaire l'interface pour capter la validation humaine qui n'était nulle part enregistrée.
Ce que je répétais en 2023 et qui reste vrai
Concevoir conforme coûte une fraction de ce que coûte la mise en conformité rétroactive. Ce n'est pas un argument moral, c'est un argument de charge : les propriétés exigées par le texte sont des propriétés d'architecture, et une architecture se change mal une fois qu'elle porte des usages.
Où cela nous a menés
Le texte est entré en vigueur le 1er août 2024. Les interdictions et l'obligation de littératie se sont appliquées au 2 février 2025, les obligations sur les modèles d'usage général et le régime de sanctions au 2 août 2025.
Le calendrier des systèmes à haut risque, lui, a bougé, et c'est un sujet en soi, que je traite dans ce que l'ingénieur doit livrer depuis l'entrée en vigueur.
Ce qui s'est effectivement produit depuis
Les obligations annoncées à ce moment-là se sont appliquées dans l'ordre prévu, et les organisations qui avaient anticipé la journalisation ont eu deux ans d'avance sur les autres. C'est le seul chantier dont le report se paie définitivement.
Une politique interne se rédige en une journée à n'importe quel moment. Des journaux ne se reconstituent pas : ce qui n'a pas été tracé est perdu, pour le contrôle comme pour le diagnostic.
Les pièces exigibles et leur ordre de priorité sont détaillés dans ce qui doit exister avant l'échéance.
Le point qui a le plus surpris les équipes
La courte liste de pratiques simplement interdites, qu'aucune mesure de sécurité ne rend licites, a piégé des projets parfaitement ordinaires. Elle est passée largement inaperçue à côté du régime à haut risque.
Le cas typique n'a rien de sinistre : une équipe veut analyser les enregistrements du service client pour améliorer la qualité, et quelqu'un propose de détecter l'agacement dans la voix. Le projet touche alors une interdiction, et personne dans la salle ne le sait.
Le filtre à appliquer au cadrage est détaillé dans pratiques interdites : ce qu'aucun garde-fou ne rattrape. Il tient en quatre questions et ne demande aucune compétence juridique.
Ce que je fais désormais au premier jour d'une mission
Deux documents, une demi-journée : l'inventaire des systèmes qui appellent un modèle, et une fiche d'une page pour chacun. Cela suffit à savoir où l'on en est.
L'inventaire fait apparaître, à chaque fois, des systèmes dont la direction ignorait l'existence : un assistant créé par une équipe métier et devenu quotidien, un script branché sur une base, une automatisation ajoutée dans un outil de gestion.
Aucun n'a été caché ; ils n'ont simplement jamais été qualifiés de projets. La méthode complète est décrite dans préparer un contrôle de conformité en deux semaines.
Questions fréquentes
- Pourquoi un ingénieur devrait-il lire ce texte ?
Parce que ses exigences se traduisent en décisions d'architecture, journalisation, traçabilité des sources, points de validation humaine, qui coûtent peu si elles sont prises au départ et beaucoup après.
- Quel chantier fallait-il lancer en premier ?
La journalisation. Une politique se rédige à n'importe quel moment ; des journaux ne se reconstituent pas, et ce qui n'a pas été tracé est perdu pour le contrôle comme pour le diagnostic.
- Qu'est-ce qui a le plus piégé les équipes ?
La courte liste des pratiques interdites, notamment l'inférence d'émotions au travail, introduite sans intention particulière dans des projets d'analyse de la qualité de service.
- La classification par le risque est-elle difficile à établir ?
Non pour la majorité des systèmes : un assistant documentaire n'est pas à haut risque. Le critère qui oriente est de savoir si le système intervient dans une décision affectant les droits d'une personne.