Gemini 1.0 : la multimodalité native et ses usages réels
GeminiMultimodalDocumentsArchitecture2023-12-0610 min
Traiter plusieurs modalités dans un seul modèle supprime une chaîne d'outils. Les gains réels en entreprise sont plus modestes et plus utiles que la démonstration.
Ce que « natif » veut dire ici
Gemini 1.0 traite texte, image, audio et vidéo dans une seule architecture, au lieu d'enchaîner des modèles spécialisés. La différence n'est pas cosmétique : elle supprime les pertes de conversion entre étapes.
Dans une chaîne classique, une vidéo passe par une transcription audio, une extraction d'images, une description de ces images, puis une synthèse textuelle. Chaque étape perd de l'information et ajoute une source d'erreur. Ce qui relie une phrase prononcée à ce qui était montré au même moment disparaît en général dès la première conversion.
Un traitement natif conserve cette relation. C'est ce qui rend possibles des questions du type « à quel moment le présentateur montre-t-il le tableau des tarifs », qu'une chaîne d'outils traite mal.

Les usages réels en entreprise, par ordre de valeur
Sur les corpus que je rencontre, le premier usage n'est pas la vidéo mais le document mal numérisé. Il est moins spectaculaire et beaucoup plus fréquent.
Un corpus d'entreprise contient toujours une proportion importante de documents non textuels : contrats scannés, formulaires remplis à la main, plans techniques, captures d'écran archivées, tableaux photographiés. Ces pièces étaient invisibles à la recherche documentaire, ou passaient par une reconnaissance optique qui produisait un texte inexploitable dès que la mise en page était complexe.
Le second usage est le tableau. Un tableau dans un PDF est une structure visuelle que l'extraction de texte détruit, les colonnes se mélangent, les cellules fusionnées disparaissent. Un modèle qui voit la page lit le tableau correctement.
Le troisième, plus loin derrière, est l'enregistrement de réunion. La valeur y est réelle mais le cadre juridique et social l'est aussi, et il vaut mieux le traiter avant l'outil.
Ce qu'il faut arbitrer avant d'y aller
- Le coût par page. Traiter une page comme image consomme beaucoup plus de jetons que la traiter comme texte, et la différence est visible dès quelques milliers de pages.
- Le moment du traitement. Extraire une fois à l'indexation coûte moins cher que réenvoyer l'image à chaque question. Voir le corpus est le projet.
- La vérifiabilité. Une donnée lue dans une image doit pouvoir être retracée jusqu'à la zone de la page dont elle provient, sans quoi aucune correction n'est possible.
- Le cadre juridique pour l'audio. Enregistrer et traiter une réunion engage le droit du travail et la protection des données, indépendamment de la capacité technique.
Ce que la multimodalité ne règle pas
Un modèle qui lit une image ne sait pas laquelle des trois versions d'un plan fait autorité, et c'est ce problème-là qui bloque les projets. La capacité technique déplace la difficulté sans la supprimer.
Un corpus visuel a les mêmes défauts qu'un corpus textuel, souvent aggravés : plusieurs versions d'un même plan, aucune date lisible, aucune indication de validité, des annotations manuscrites contradictoires. Le modèle lira tout, fidèlement, y compris la version périmée.
La réponse n'est pas technique. Elle consiste à décider, en amont, quelle source fait foi et à ne charger que celle-là, ou à porter cette information dans les métadonnées pour que le système puisse trancher. C'est un travail d'organisation documentaire, pas d'ingénierie, et c'est celui que les projets sous-estiment le plus souvent, comme le montre anatomie d'un PoC qui ne passe jamais.
Le test qui vaut mieux qu'une démonstration
Prendre dix documents parmi les plus mal numérisés du corpus réel, pas les plus propres, et vérifier ce que le modèle en extrait. C'est ce dixième-là qui décidera de la qualité perçue du système, parce que c'est celui sur lequel les utilisateurs buteront.
Ce que ça annonce pour la chaîne documentaire
La distinction entre document textuel et document image va cesser d'être structurante, et c'est la conséquence de fond. Les chaînes de traitement construites autour de cette distinction devront être simplifiées.
Aujourd'hui, la plupart des architectures documentaires comportent une branche pour le texte et une branche pour l'image, avec des outils différents, des qualités différentes et des taux d'erreur différents. Cette dualité disparaîtra progressivement au profit d'un traitement unique.
Le conseil pratique qui en découle : ne pas investir lourdement dans une chaîne de reconnaissance optique en 2024, mais construire l'indexation de façon à pouvoir remplacer ce composant. C'est un cas particulier de la réversibilité, qui reste le principe le plus rentable sur ces systèmes, comme le rappelle la dette technique d'un système d'IA.
Cette recommandation vaut aussi pour l'inverse. Une organisation qui dispose déjà d'une chaîne de reconnaissance optique éprouvée n'a aucune raison de la jeter : elle est moins chère et souvent plus rapide sur les documents propres, qui constituent la majorité du volume. Le bon réglage consiste à la conserver pour le tout-venant et à n'envoyer au modèle multimodal que les pièces sur lesquelles elle échoue, ce qui se détecte automatiquement.
Questions fréquentes
- La multimodalité remplace-t-elle la reconnaissance optique ?
Progressivement, oui, pour les documents à mise en page complexe où l'extraction de texte échoue. Pour un texte simple et propre, l'extraction classique reste beaucoup moins chère et tout aussi fiable.
- Faut-il traiter les images à l'indexation ou à la question ?
À l'indexation, dans la quasi-totalité des cas. Extraire une fois coûte beaucoup moins cher que réenvoyer l'image à chaque question, et le résultat devient interrogeable comme n'importe quel texte.
- Peut-on traiter des enregistrements de réunion ?
Techniquement oui, juridiquement c'est un autre sujet : enregistrer et traiter une réunion engage le droit du travail et la protection des données. Le cadre doit être posé avant l'outil, pas après.
- Que faire des plans en plusieurs versions ?
Décider en amont lequel fait autorité, ou porter cette information dans les métadonnées. Un modèle lit fidèlement toutes les versions, y compris la périmée : la hiérarchie des sources est une décision humaine.