Pourquoi une grille, et pourquoi cet ordre
Quand on a cinq minutes pour évaluer un projet, l'ordre des questions compte autant que les questions. Chacune conditionne l'utilité de la suivante.
J'ai construit cette grille en siégeant dans des jurys de programmes d'innovation, et je m'en sers depuis en cadrage de mission. Le contexte diffère, le tri est le même.
Quatre vérifications suffisent. La première élimine environ la moitié des dossiers, ce qui n'est pas un jugement de valeur sur les porteurs : c'est le signe que le travail de problème n'a pas encore été fait.

Première : le problème existe-t-il sans l'IA
Un projet doit décrire un problème que quelqu'un a aujourd'hui, avant toute mention de technologie. C'est la question qui élimine le plus.
Le signe d'un projet qui ne passe pas : il commence par la solution. « Nous voulons un agent qui... » décrit un moyen, pas un besoin. Reformulé sans le mot IA, il ne reste souvent rien.
La reformulation utile tient en une phrase : qui fait quoi aujourd'hui, combien de fois, et ce que ça coûte. Si le porteur ne peut pas répondre, le problème n'a pas été observé.
Ce critère est le même que celui appliqué au tri des cas d'usage en cadrage, décrit dans combien de cas d'usage faut-il abandonner.
Les trois autres, dans l'ordre
- Le corpus existe-t-il ? Sur quels documents, dans quel état, et qui sait dire lesquels font autorité. Voir le corpus est le projet.
- Le résultat se vérifie-t-il ? Sait-on dire, à la fin, si c'est juste, et par quel moyen : une citation, un test, une comparaison avec une référence.
- Quelqu'un en répond-il ? Une personne nommée, qui accepte les conséquences des actions du système.
- Et une cinquième, hors grille : le porteur sait-il ce qu'il abandonne ? Un projet qui vise tout ne livre rien.
Ce que la vérifiabilité écarte
Un projet dont personne ne sait dire si le résultat est bon ne peut ni être amélioré, ni être défendu, ni être arrêté. C'est le critère le plus discriminant après le problème.
Les cas concernés se ressemblent : produire une synthèse « de qualité », rédiger un contenu « pertinent », faire des recommandations « adaptées ». Aucun de ces adjectifs ne se mesure.
La question à poser est directe : dans six mois, comment saurez-vous que ça marche ? Une réponse en termes de satisfaction est insuffisante, parce qu'une enquête de satisfaction est toujours bonne.
Le critère se transforme d'ailleurs en livrable : c'est le jeu de tests, dont la constitution est décrite dans construire un jeu de tests en une journée, et qui devrait exister avant le système.
Ce que la grille ne dit pas, et qu'il faut ajouter
Elle ne juge ni l'ambition, ni l'originalité, ni la qualité de l'équipe, et c'est délibéré. Ces critères existent, ils ne se traitent pas en cinq minutes.
Un projet peut passer les quatre vérifications et rester sans intérêt : le problème est réel mais mineur, le corpus existe mais le gain est marginal. La grille filtre ce qui ne peut pas aboutir ; elle ne classe pas ce qui reste.
À l'inverse, un projet ambitieux qui échoue sur la première question n'est pas condamné : il est trop tôt. Le porteur doit observer le travail réel avant de proposer une solution.
C'est la formulation que j'utilise en jury, et elle est mieux reçue qu'un refus : le projet n'est pas mauvais, il est prématuré, et la marche à suivre est claire.
La question qui remplace la grille quand le temps manque vraiment
« Dans six mois, comment saurez-vous que ça a marché ? » Une réponse précise indique que le problème, le corpus et la vérifiabilité ont été pensés. Une réponse vague indique qu'aucun des trois ne l'a été.
Utiliser la grille en interne
Elle sert autant à arbitrer entre projets internes qu'à juger des candidatures externes, et l'exercice est plus difficile en interne. La raison est politique.
En jury, écarter un projet n'a pas de conséquence sur les relations de travail. En interne, dire qu'un projet porté par une direction ne passe pas la première question demande de la forme.
La forme qui fonctionne consiste à poser les quatre questions comme une aide à la préparation, pas comme un verdict. Un porteur qui répond lui-même « je ne sais pas dire si c'est juste » arrive à la conclusion sans qu'on la lui impose.
Cette approche déplace la conversation de l'arbitrage vers la construction, et c'est ce qui rend le refus acceptable, comme développé dans combien de cas d'usage faut-il abandonner.
Questions fréquentes
Quelle est la première question à poser ?
Le problème existe-t-il sans l'IA ? Un projet qui commence par la solution décrit un moyen, pas un besoin. Reformulé sans le mot IA, il ne reste souvent rien.
Pourquoi la vérifiabilité est-elle si discriminante ?
Parce qu'un projet dont personne ne sait dire si le résultat est bon ne peut être ni amélioré, ni défendu, ni arrêté. Les adjectifs comme « pertinent » ou « de qualité » ne se mesurent pas.
La grille juge-t-elle l'ambition d'un projet ?
Non, délibérément. Elle filtre ce qui ne peut pas aboutir ; elle ne classe pas ce qui reste. Un projet peut passer les quatre vérifications et rester sans intérêt.
Comment l'utiliser en interne sans braquer ?
En posant les quatre questions comme une aide à la préparation, pas comme un verdict. Un porteur qui répond lui-même arrive à la conclusion sans qu'on la lui impose.